Dépister les risques de maltraitance

Qu’elle soit physique, psychologique ou financière, environ 1 personne âgée sur 6 a été victime de maltraitance au cours de l’année dernière. Que signifient ces différents types de maltraitance ? Quels sont les facteurs de risque et les signes qui doivent alerter les aidants ? Comment réagir ? Marie-Hélène Coste, médecin gériatre répond à nos questions dans le témoignage du mois.
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Je m’appelle Marie-Hélène Coste, je suis praticien hospitalier gériatre a l’Institut du Vieillissement des Hospices Civils de Lyon, responsable de l’Hôpital de jour, intervenante à la consultation mémoire de l’Hôpital des Charpennes et coordinatrice au Centre Mémoire de Ressources et de Recherche de Lyon. Je travaille avec des patients atteints de troubles cognitifs et moteurs, des patients gériatriques, et leur entourage familial et professionnel.

 

Qu’est-ce que la maltraitance ?

La maltraitance et la bientraitance sont deux notions différentes. La maltraitance répond à un certain nombre de définitions dont la plus connue est celle du conseil de l’Europe.

Il y a différentes classes de maltraitance : la maltraitance physique, morale et psychologique, financière, médicamenteuse, par omission ou par négligence. On distingue aussi la maltraitance active et la maltraitance passive, dans laquelle la personne n’est pas consciente d’être maltraitante. Il y a aussi la violation de droits civiques, des libertés et des droits fondamentaux de toutes personnes.

La bientraitance est différente, on va plus loin que la notion de maltraitance. C’est une culture partagée par un certain nombre de professionnels, une démarche active qui vise à assurer le meilleur accompagnement possible en travaillant autour du respect de la personne, de son histoire de vie, de sa dignité, de sa singularité et une adaptation à ses besoins. C’est une manière d’être qui va valoriser la personne et qui va essayer de répondre à ce qu’elle exprime comme besoins.

 

Quelles sont les causes de maltraitance ?

Il y a des situations à risque identifiées soit du côté de la personne potentiellement victime, soit du côté de la personne aidante. Classiquement les situations à risques du côté du malade sont souvent la dépendance, le handicap, les troubles cognitifs, le manque de jugement, les troubles psychiatriques. La personne devient plus vulnérable parce qu’elle n’a plus le pouvoir de raisonnement et de décision. D’autres facteurs de risques peuvent aussi être des malades qui présentent des réactions de rejet, de colère, le fait d’avoir un seul et même aidant depuis longtemps, l’absence de contrôle sur ses avoirs financiers ou encore d’être isolé.

Du côté des aidants familiaux, les facteurs de risque sont le fait que l’aidant, sur lequel repose tout l’accompagnement, soit déjà fragilisé : dépressif, isolé, difficultés d’instabilité financières et/ou sociales.

Du côté des professionnels c’est la surcharge de travail, les dysfonctionnements des services ou des équipes, la mauvaise gestion… ça rejoint les causes de burn out, c’est la non satisfaction de leur rôle de soignant.

 

Le problème c’est qu’il est difficile de faire la part des choses entre les symptômes de la maladie, lorsqu’il y a des troubles cognitifs et la maltraitance.

 

Quels signes doivent alerter ?

On sait que la sévérité de la démence, la sévérité du trouble du comportement, les problèmes d’incontinence, les problèmes nocturnes, sont autant de situations à risque. Après, il y a ce que l’on peut observer du côté du malade et ce qu’on peut observer du côté de la famille. Par exemple, les malades qui sont extrêmement apathiques, ceux qui sont craintifs, apeurés, qui sont mal à l’aise dans leur relation avec leur proche quand il est présent, qui ont des négligences personnelles, qui présentent une rupture dans leur comportement, des chutes inexpliquées, des hématomes. Le problème c’est qu’il est difficile de faire la part des choses entre les symptômes de la maladie, lorsqu’il y a des troubles cognitifs et la maltraitance.

Un malade qui a déjà des troubles importants (idées délirantes, hallucinations) peut les voir s’amplifier à cause du comportement de son aidant lorsque celui-ci, par souci de bien faire, devient par exemple surprotecteur. Il faut alors se poser la question de la prise de risque entre leur laisser leur liberté et assurer leur sécurité. La balance entre les deux est vite franchie mais parfois avec de bonnes intentions.

Du côté des aidants, les signes qui doivent alerter sont l’usure au quotidien, la répétition de la même gêne, les questions répétitives, les accusations… Cela parait anodin mais quand on vit cela 24 heures sur 24 ou lorsqu’on se voit accusé de vol, de mensonge, d’être méchant, on peut avoir des gestes inadaptés et envoyer balader le malade… Surtout lorsque l’aidant a de base du mal à contrôler ses impulsions. Puis ils culpabilisent, ils ont conscience de devenir maltraitants parce qu’ils n’arrivent pas à contrôler leur exaspération ou leur épuisement, qu’ils n’arrivent pas à faire la distance entre ce qu’exprime le malade et ce qui est lié à la maladie.

 

Que faire quand on remarque des signes de maltraitance ?

Il faut déjà essayer de discerner les mécanismes de ce qui cause la maltraitance. Est-ce que c’est l’épuisement ? un trouble particulier inacceptable ? Par exemple, un aidant maniaque obsessionnel avec le ménage va très mal vivre les problèmes d’incontinence de son conjoint. L’aidant ne le supporte absolument pas et il sera amené à dévaloriser le proche, à l’infantiliser etc. Donc il faut essayer de décortiquer la situation pour voir s’il y a urgence à agir, si ça relève du signalement ou pas, s’il faut soustraire le malade ou pas, renforcer les dispositifs d’aide, de soutien.

Il y a aussi les situations de maltraitances familiales, où on rencontre des conflits intrafamiliaux qui resurgissent et la plupart du temps ce sont les maltraitances financières. C’est important de comprendre les liens familiaux, de décortiquer, peut-être de faire appel à des tiers qui vont temporiser, des psys ou le centre de guidance familial. Et derrière il faut mettre en place des mesures, comme par exemple la protection juridique pour la maltraitance financière. Donner des temps de répit à l’aidant, lui faire accepter qu’il puisse être épuisé et qu’il puisse se faire aider. Les situations peuvent être complexes.

 

On est capable de supporter une situation difficile si on sait qu’elle va avoir une fin et que l’on va pouvoir se reposer après. Là on sait que ça n’a pas de fin et que ça ne peut qu’empirer.

 

Dans quelles situations les aidants ont peur d’être maltraitants ?

Dès qu’il y a un problème de comportement qu’ils ne supportent pas, l’usure, la répétition quotidienne des choses. Ils n’ont pas de moment pour souffler. On est capable de supporter une situation difficile si on sait qu’elle va avoir une fin et que l’on va pouvoir se reposer après. Là on sait que ça n’a pas de fin et que ça ne peut qu’empirer. Donc si on n’en a pas conscience, si on n’apprend pas à s‘aménager des temps de répit et bien on craque, c’est inévitable. Et plus on craque, plus on va culpabiliser. Tout dépend de la capacité de l’aidant à analyser la situation, à prendre la distance nécessaire.

 

Les aidants ne doivent surtout pas rester isolés. Ils doivent pouvoir partager et parler librement de ce qu’ils vivent, pour déculpabiliser.

 

Des conseils à donner aux aidants ?

Les aidants ne doivent surtout pas rester isolés. Il faut qu’ils sachent identifier des points de ressources à la fois dans leur entourage familial, mais aussi auprès des professionnels. Ils doivent pouvoir partager et parler librement de ce qu’ils vivent, pour déculpabiliser. Il faut qu’ils apprennent à reconnaitre leurs limites et où est-ce qu’elles se situent. Qu’ils soient conscients d’un certain nombre de choses qui pour eux doivent être des signes d’alertes qui leur font dire « là j’ai besoin d’aide » et qu’ils apprennent à reconnaitre qu’un malade d’Alzheimer on ne peut pas s’en occuper seul, c’est surhumain, c’est impossible.

 

 

En savoir plus

#1 C’est quoi la maltraitance ?

#2 Quels sont les facteurs de risque de maltraitance ?

#3 Comment reconnaître les signes de maltraitance ?

Fiche pratique : Comment lutter contre la maltraitance ?

Lili smart est une application spécialement conçue pour faciliter le quotidien des familles qui accompagnent un proche en perte d’autonomie. Elle détecte les signaux faibles de dégradation de l’autonomie du proche en s’appuyant sur des capteurs placés à son domicile, une montre qu’il porte et une plateforme dédiée aux aidants.